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[Interview] Tuan Hollaback : Le manga à la Suisse

Jimeo | Publié mar 31 Oct 2017 - 8:58

Bonjour Tuân, peux-tu te présenter auprès de nos lecteurs ?

Salut Jimeo! Je suis illustrateur dans le style manga depuis bientôt 10 ans et travaille notamment dans les milieux de la musique, et parfois du jeu vidéo et de l'animation. Je me suis surtout fait connaître pour avoir collaboré avec des rappeurs aux USA et au Japon, pays dans lesquels j'ai passé pas mal de temps. Sinon je suis un très vieux membre de GameOn, et ai rencontré pas mal de gens du forum comme LDD, Yougad et Filgaia qui sont devenus de bons potes. Fait amusant: j'ai principalement passé du temps à Tokyo avec eux! Par ailleurs, Yougad adore danser sur du Pitbull au Gaspanic de Shibuya, un homme aux goûts sûrs...


Comment t’es-tu dirigé vers le dessin ?

Mon grand frère et mon père se débrouillaient très bien quand j'étais môme, et c'est en les regardant faire que je me suis mis à dessiner également. Mon père était surtout versé dans la BD franco-belge et les films asiatiques, et c'est avec mon frère que nous lisions des mangas et regardions des animes. Je suis un mélange de tout ça, mais mes influences ont toujours été portées vers l'Extrême-Orient. D'un côté je suis d'origines vietnamiennes, donc forcément...


Quelle est le meilleur souvenir parmi toutes les rencontres que tu as pu faire depuis que tu travailles dans ce milieu ?

Il s'agit de situations improbables, que j'ai notamment vécues par le biais du hip-hop et des gens qui gravitent autour. Je me suis retrouvé dans des situations sombres et absurdes, entre le rappeur qui menace de tirer sur ton pote, la rencontre avec un gangster incarcéré pour avoir tiré au bazooka sur des rivaux, passer la soirée avec le boss mafieux d'un des plus gros quartiers d’une célèbre mégalopole... Tu te rends aussi très vite compte que le milieu du gangstérisme est très banal selon les pays. J'ai écumé pendant un certain temps ces ambiances deep dans lesquelles j'ai vu le Mal et parfois eu des soucis, cru que je n’allais pas m'en sortir, mais ça fait au final partie de mes meilleurs souvenirs. Ca m'a fait réaliser que j'ai la chance de vivre une vie qui sort des sentiers battus. Et surtout que je suis en vie tout court, et que chaque jour est une bénédiction. Petite histoire: un ami aux USA a une bouteille de rhum qu'il n'a jamais ouverte. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a raconté qu'il la gardait en souvenir d'une célébration qui avait mal tourné à Harlem: alors qu'il s'était absenté faire une course, il a retrouvé tous les convives morts une fois de retour. Il y avait eu une fusillade et tout le monde s'était fait cribler de balles. Sauf lui. Et cette bouteille de rhum qui avait également échappé aux tirs. Tout ça pour dire que ces personnes et leurs vécus te font énormément relativiser, et tu apprends beaucoup à leur contact. Des gens vont en prison, d’autres meurent dans d’atroces conditions, la perte fait partie de leur quotidien. Tu te sens impuissant quand un ami a besoin de se confier et te dit que sa cousine s’est prise une balle dans la tête, qu’il ne sait pas quoi faire. Tu découvres une autre facette du monde, celle dans laquelle le vrai Mal évolue, et tu réalises que tu as de la chance de venir d’un milieu privilégié et avoir des proches qui ont de bonnes situations. C’est difficile de tout résumer à une seule rencontre, c'est vraiment un tout, une expérience de vie générale. Et ça te touche, t'apprend l'humilité. La violence c’est vraiment pas ma tasse de thé. Moi je suis un guerrier de l’Amour, comme Sailor Moon.
Autrement, plus en rapport avec les mondes du JV et du manga, j'ai rencontré beaucoup de monde à Tokyo dont Yuu Asakawa qui est une pote et fait les voix de Nel Zelpher (Star Ocean 3), Megurine Lucas (Vocaloid), Makoto (Love Hina). Sarah Àlainn aussi qui est une très bonne amie et s'est faite connaître pour sa collaboration avec Yasunori Mitsuda, le compositeur des musiques de Chrono Trigger et Xenogears. Depuis, elle chante aux côtés d'Andrea Boccelli, Ne-Yo et Gwen Stefani! Elle est aussi l'interprète du thème principal du film des Moomin qui sort en décembre. J'ai eu l'occasion de taffer sur un son en studio avec Mitsuda et Sarah à Tokyo, c'était bonnard. Non vraiment, que de chouettes rencontres, parfois dangereuses mais toujours très chouettes.


Quels sont tes projets du moment ?

Je planche sur mon premier recueil de dessins hentai "It's called Hentai. And it's Art.". Il sera dispo en décembre et peut déjà être précommandé ici: www.tuan-hollaback.com/ichaia. D'autres projets dans la musique également comme des couvertures d'album, avec des artistes aux Etats-Unis, Jamaïque, Japon, Corée du Sud, Philippines... Je travaille aussi sur un autre livre, mais pas hentaï cette fois, haha.


Pourquoi réaliser un livre sur le hentaï et comment a été perçu ce projet autour de toi ?

Même si je dessine du hentaï depuis bien longtemps, ce n'est que l'an dernier que j'ai commencé à en faire de façon très fréquente. J'ai découvert le hentaï en 1992, donc je m’y connais plutôt bien!... Et ça m'a toujours plu. L'envie de me lancer dans le style est partie de l'évolution d'une réflexion vieille de plusieurs années. Je trouvais très impressionnant que des mangakas soient capables de nous faire ressentir de la tristesse, de l'amour, de nous faire rire, et ce avec de “simples” dessins. Exercice d'autant plus ardu quand on sait qu'il est facile de tomber dans la caricature, le kitsch, au point que l’intention de départ rate sa cible et tourne immanquablement au ridicule. C’est l’essence même des nanars et autres productions merdiques. J'ai souvent reçu des scénarios d'auteurs amateurs, ou lu des mangas amateurs, et tu comprends rapidement qu'avoir du génie en la matière n'est vraiment pas à la portée de tous... Ces lectures sont souvent nazes et remplies de lieux communs, clichés. Je me permets cette remarque, car mon vrai talent n'est pas le dessin mais l'écriture en fait. Je suis bien meilleur en matière de scénarios et d'histoires que de dessin. Bref, tout ça pour dire que pendant très longtemps, je me demandais qui du drame (amoureux) ou de l'humour dans le manga était le plus difficile à représenter de façon crédible, lequel était “la” forme d'expression la plus aboutie. Cette réflexion a été chamboulée quand j'ai inclus le hentai dans l'équation. Comment des dessinateurs parvenaient-ils à créer une telle excitation sexuelle chez leur audience par le biais de simples dessins? Comment pouvais-je me sentir attiré sexuellement par des personnages fictifs, en deux dimensions qui plus est? On s'attaque ici au fantasme, à ce qu'il y a d'inavouable et de gênant, car en rapport à notre intimité sexuelle. Et c'est à ce moment que je me suis rendu compte que le style le plus difficile à représenter de façon authentique n'étaient ni le drame ni l'humour, mais le hentaï. Le sexe fait partie de nos besoins primaires, on ne peut pas tricher avec, c'est notre instinct qui régit nos pulsions et nos attirances. Depuis je considère les dessinateurs hentai comme les meilleurs. Et je me suis alors simplement dit que c'est aussi ça que je voulais essayer d'exprimer: le désir sexuel, d'où le recueil de dessins "It's called Hentai. And it's Art.". Je suis assez mauvais pour dessiner les filles, donc c'est aussi un très bon exercice. Pour rappel, vous pouvez précommander le book ici: www.tuan-hollaback.com/ichaia.
Quant au fait de faire du hentaï, les avis sont partagés. Beaucoup ne comprennent pas, sont offusqués, disent que c'est mal et misogyne. Il s'agit le plus souvent de mecs. En contrepartie, d'autres saluent la performance, et trouvent les dessins très réussis. Les feedbacks que j'entends le plus dans la rue et sur le Net sont encourageants. Le plus étonnant c'est qu'il s'agit en grande partie de demoiselles qui en sont à l'origine. Des fois je reçois de très beaux messages, de gens qui disent suivre mon travail depuis peu, et qu'ils aimeraient avoir une petite amie qui ressemble aux personnages que je dessine. Cela me fait comprendre qu'il y a un sentiment qui va au-delà du simple désir sexuel, il y a de l'attachement et de l'amour qui se créent. C'est intéressant car on parle pourtant de sexe, mais qui plus est de personnages fictifs. Il y a donc un double tabou: il est impensable pour certaines personnes de fantasmer sur une Sailor Moon ou Bulma de Dragon Ball, de "fausses" femmes. Il n'y a pas que la vraie vie dans la vie en fait, c'est du moins la définition que je me fais du fantasme et de l'imagination.
Ce qui me choque surtout dans les médias à l'heure actuelle, c'est la banalisation à outrance de la violence. Qu'il s'agisse de vidéos qui circulent sur Facebook ou dans le JT, on est de plus en plus exposé, et de facto, insensible à tout ça. Je ne dis pas que publier des vidéos à caractère pornographique partout serait mieux, loin de là. Mais la véritable violence, celle qu'on condamne plus, n'est pas celle qu'on croit. Je l'ai déjà dit et le redis: je préfère une femme couverte de sperme à une femme couverte de sang. C'est hardcore à dire, mais mon choix quant à ces deux extrêmes est clair. Et tous les personnages que je dessine n’ont pas des rapports sous la contrainte, il s’agit d’individus prenant ouvertement plaisir dans leur vie sexuelle, d'un côté comme de l'autre. Comme tout le monde en fait. Il n'est pas incompatible de dessiner telles choses et respecter les femmes. J'aime la femme plus que tout, sous tous ses aspects, aussi bien psychologiques que physiques. Il n'y a rien de plus beau que les courbes d'une femme, c'est chaleureux et accueillant. J'adore les hanches, elles me donnent envie de m'y blottir et d'y construire une maison.


Peux-tu nous en dire plus sur "Angel Dust" ?

"Angel Dust" est malheureusement un projet avorté. Ou du moins qui est en train de changer. Il avait pour thème de mettre en scène un groupe de jeunes filles bien sous tous rapports, mais qui en réalité vendaient de la drogue et se prostituaient pour se faire des sous. Je voulais créer un contraste entre un visuel très girly et des situations malsaines au possible, en m’inspirant des ambiances nocturnes et sombres dans lesquelles j’ai pu parfois traîner. J'ai commencé à faire 6-7 dessins, mais ça ne me parlait plus au bout d'un moment. Ce n'est que récemment que je suis revenu dessus, avec une refonte visuelle et un titre différent: "Silent Murder". Par contre le thème principal est toujours de mise: l'innocence face au désespoir. Et c'est le second qui l'emporte.


Je te remercie d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Un dernier mot pour la fin ?

Un grand merci à GameOn pour ces questions très intéressantes! Et très heureux de voir que la communauté existe encore après plus de dix années! J'ai passé de très bons moments ici et j'ai la chance de compter certains forumistes parmi mes bons amis. Et le vrai mot de la fin: "GameOn, t'es bonne!"

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